mardi 19 janvier 2010

Hôtel LAMBERT PARIS

article du FIGARO, janvier 2010

Plus de deux ans après avoir été acheté par un prince qatarien, l'hôtel Lambert, magnifique édifice parisien du XVIIe siècle, est au coeur d'un incroyable imbroglio, dans lequel pouvoir, argent et vieilles pierres font mauvais ménage. D'ici à la fin du mois, le Conseil d'État devrait se prononcer sur la faisabilité des travaux projetés par le nouveau propriétaire. Déjà, le tribunal administratif de Paris a rejeté par deux fois sa requête, et les paris vont bon train sur l'issue de la décision.

C'est si « sensible » que le ministère de la Culture a engagé des négociations secrètes pour que le dossier se règle à l'amiable, d'ici à la mi-janvier. Car ce qui est devenu « l'affaire Lambert » est bien plus qu'une histoire de gros oeuvre. Elle mouille la Mairie de Paris, qui semble incapable d'accueillir de grands investisseurs à Paris, les associations de sauvegarde du patrimoine qui apparaissent comme jusqu'au-boutistes, le ministère de la Culture, qui semble peiner à défendre le patrimoine français, et les Qatariens, vus comme des propriétaires indélicats. « Franchement, tout le monde gagnerait à négocier », résume David Kessler, conseiller chargé de la Culture auprès de Bertrand Delanoé, qui a été nommé médiateur avec Jean Gauthier sur ce dossier.

En 2007, la famille Rothschild décide de vendre cet hôtel particulier qu'elle habitait depuis trente ans. Le bâtiment, majestueux, installé sur l'île Saint-Louis, fait partie du circuit des Bateaux Mouches et constitue un but de promenades le long de la Seine. Construit au XVIIe siècle par Louis le Vau pour Jean-Baptiste Lambert, possédant une entrée monumentale, des pièces classées dignes de Versailles et une série d'appartements, il a vu défiler les gloires de l'Europe, dont Voltaire. On doit ses décors peints à Eustache Le Sueur, mais aussi à Charles Le Brun. A côté du cabinet de l'Amour, de celui des Muses et de celui des Bains, la flamboyante galerie d'Hercule vaut à elle seule le détour.

Fêtes célèbres dans le jardin suspendu

Au XIXe siècle, l'hôtel devient la propriété de la famille polonaise Czatoryski, qui orchestre une riche vie mondaine dans laquelle Chopin, George Sand et Eugène Delacroix font bonne figure. Au XXe siècle, le baron de Rédé, nouveau propriétaire, y donne des fêtes célèbres dans le jardin suspendu. Son dernier propriétaire, le baron Guy de Rothschild, décédera quelques jours avant la vente effective au frère de l'émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa-al-Thani, qui se dit «passionné d'art et de patrimoine français ».

Au moment de la transaction, plusieurs hôtels particuliers parisiens ont déjà été rachetés par des personnalités du Golfe, par des Russes ou des groupes chinois. Lentement, une tension monte autour du devenir du patrimoine français, sur lequel des « étrangers » feraient « main basse ». Des rumeurs circulent autour de plusieurs hôtels particuliers dans lesquels des salles de squash ou des Jacuzzi tiendraient lieu de restauration.

Rassuré, ou peut-être endormi, par ses relations « haut placées », le prince qatarien est à mille lieux de ces rumeurs. Il se dit prêt à mettre l'argent qu'il faut sur la table - 60 millions d'euros ! -, s'entoure d'un avocat, Me Ginter, d'Alain-Charles Perrot, architecte en chef des monuments historiques, qui a notamment rénové l'Opéra Garnier, et du très chic Alberto Pinto, décorateur des grands de ce monde. Mais Alain-Charles Perrot intervient là à titre privé.

Hallali médiatique

En décembre 2008, projetant de faire pour 50 millions de travaux de rénovation, le nouveau propriétaire dépose un dossier, pour avis, à la com-mission du Vieux Paris, instance liée à la Mairie de Paris. Ce qui devait être une formalité se transforme en affaire d'État. « On a vu arriver un dossier épais comme le poing, faisant état d'ascenseurs, de parking à voitures sous le jardin, de nouvelles lucarnes, de plusieurs salles de bains, y compris au-dessus de pièces classées », raconte à l'époque Colombe Brossel de la Mairie de Paris. La commission s'insurge, dépose un avis négatif. Surprise : le ministère de la Culture, qui doit aussi se prononcer sur tous les travaux dans des bâtiments classés, se montre moins sévère. Il met sur pied une commission scientifique, réclame quelques correctifs - notamment l'abandon d'un escalier qui aurait endommagé un plafond à solives.

Après quoi, l'ancienne ministre de la Culture, Christine Albanel, donne, en juin 2008 jusqu'avant le remaniement gouvernentental un avis favorable aux travaux. « Je n'ai eu aucune pression d'aucune sorte pour ce faire », affirme l'ancienne ministre. A l'époque, ses services lui font valoir qu'il y a déjà deux ascenseurs dans l'hôtel, une dizaine de salles de bains et que l'autorisation de parking relève de la Mairie de Paris.

C'est Jean-François Cabestan, architecte du patrimoine, maître de conférence à Paris-l, membre de la commission du Vieux Paris, qui sonnera l'hallali médiatique. Cabestan est un des purs produits de la défense du patrimoine français. Intransigeant, cultivé, un peu en marge du temps, sorte de gardien du temple, l'homme sent qu'il tient son heure. L'association Paris Historique, qui défend les vieilles pierres, et dont il est membre, va servir de base à son combat.

D'autant que l'actrice Michèle Morgan, qui habita un des appartements de l'hôtel jusqu'en 1976, monte une pétition. Jean-Loup Dabadie, Marc Fumaroli, Henri Dutilleux, Georges Moustaki ou encore Guy Bedos y apposent leur griffe, autant par amour des pierres que par crainte des travaux et de ce nouveau voisinage : beaucoup sont également propriétaires sur l'île Saint-Louis.


En juillet 2009, l'association saisit le tribunal administratif de Paris pour faire stopper les travaux. En plein mois d'août, puis en septembre, deux audiences se tiennent. A chaque fois, l'ambiance est surréaliste. La salle, venue en nombre, est totalement acquise à l'association. L'architecte en chef se tasse sur sa chaise, pressentant sans doute qu'il joue sa réputation sur ce dossier. Le juge réclame des précisions, des documents. Faute de réponse claire, il donne un avis négatif. Du fond de la salle, un des membres de l'association tonne contre le ministère de la Culture : « Vous vous contrefichez de l'intérêt général ! » A la sortie des audiences, Jean-François Cabestan et Pierre Housieaux, le président de Paris Historique, tiennent le haut du pavé devant les caméras. Le site Internet de l'association, jusque-là un peu feutré, explose. L'audience y est relatée en plusieurs langues.

Un propriétaire discret et « blessé »

Face aux people et aux acteurs, le propriétaire reste discret trop discret, même. L'avocat français qui le représente, Me Eric Ginter, parle sans relâche d'un prince « désireux de faire de l'hôtel une nouvelle maison de famille », mais se montre incapable de faire sortir son client du bois. De fait, bien peu ont réellement visité l'hôtel. Frédéric Mitterrand s'y rend dès son arrivée. Mais l'association Paris Historique a lancé son procès sans y avoir mis les pieds. Le propriétaire n'accordera, en deux ans et demi, qu'une seule interview, à Libération. Il s'y dit « blessé » par l'accueil qui lui est fait et 'termine en indiquant sobrement qu'il « a absolument confiance dans la justice de (notre) pays ».

La réalité est bien plus nuancée que cela. Début décembre 2009, dans le bureau de Frédéric Mitterrand, il fait passer le message suivant : si le Conseil d'État ne lui donne pas raison, il remettra l'immeuble en vente. Convaincus qu'il ne s'agit pas d'une vulgaire partie de poker, Frédéric Mitterrand et Bertrand Delanoé nomment deux médiateurs en les priant de dénouer la crise. Aujourd'hui, le propriétaire serait prêt à abandonner une partie des travaux. De son côté, pressée par une partie de sa base, qui estime que cette transaction est à la base « une erreur », l'association se déchire sur l'issue à prendre. Faut-il laisser tomber, au risque d'avoir l'air de perdre un grand combat ? Faut-il, au contraire, tenir bon, au risque de voir le propriétaire déserter et le bâtiment se dégrader ?

« Il y aura toujours quelqu'un pour reprendre les lieux », juge ainsi Jean-François Cabestan. Pas l'État en tout cas : en décembre, le ministre de la Culture a clairement fait savoir à l'association, reçue discrètement rue de Valois, que la puissance publique « ne reprendrait jamais » l'hôtel Lambert. ■
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